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Votre Face, Seigneur... par PAUL CLAUDEL
Le texte qui suit a été écrit en 1935 par Paul Claudel,
écrivain français, exprimant ses sentiments à l'égard du saint Suaire de
Turin. Il se réfère au travail de M.Gérard Cordonnier,
Ingénieur du Génie Maritime, membre de la Commission du
saint Suaire.
Ce texte décrit bien ce que plusieurs « voient » dans cette image et
qu'aucun test scientifique ne peut vérifier ou encore moins
confirmer. C'est donc dire que Claudel n'entre pas dans un débat
scientifique ni ne conteste les positions des sceptiques. Ce qui
n'empêche pas qu'il en est bien conscient et évoque à ce propos sa
propre expérience personnelle de son jeune âge qui baignait dans un
scepticisme à l'égard de la divinité de Jésus. A lire pour mieux
connaître les perceptions de cet homme qui a connu à la fois le
scepticisme et l'expérience mystique de la présence divine.
Brangues, par Morestel (Isère) Le 16 août
1935
Cher Monsieur,
J'ai lu avec le plus vif intérêt, l'opuscule que vous
avez eu l'aimable pensée de m'envoyer : Le Christ dans sa
passion révélée par le saint Suaire de Turin
(1). J'ai longuement considéré les saisissantes images
qui l'accompagnent. Je souhaite qu'il atteigne le grand public et
qu'il aide la chrétienté de France à
réaliser l'importance de cet événement religieux
qu'est la découverte photographique du saint Suaire de
Turin. Une importance si grande que je ne puis la comparer qu'à
une seconde résurrection
Je me reporte par la pensée à cette sinistre
période qui va de 1880 à 1910, où s'est
écoulée ma jeunesse et mon âge mûr,
période de matérialisme et de scepticisme agressifs et
triomphants et que domine la figure d'Ernest Renan. Que d'efforts
alors pour obscurcir la divinité du Christ, pour voiler ce
visage insoutenable, pour aplatir le fait chrétien pour en
effacer les contours sous les bandelettes entrecroisées de
l'érudition et du doute ! L'Evangile mis en petits morceaux ne
constituait plus qu'un amas de matériaux incohérents et
suspects où chaque amateur allait rechercher les
éléments d'une construction aussi prétentieuse
que provisoire. La figure de Jésus était noyée
jusqu'à disparaître dans un brouillard de
littérature historique, mystagogique et romanesque. Enfin, on
avait réussi ! Jésus-Christ, ce n'était plus
qu'un pâle contour, quelques linéaments fluides et tout
prêts à s'effacer. Madeleine pouvait maintenant aller au
tombeau. On lui avait enlevé son Seigneur.
Et voilà qu'après les siècles
écoulés l'image oblitérée reparaît
tout à coup sous le tissu avec une véracité
épouvantable, avec l'authenticité non plus seulement
d'un document irréfragable, mais d'un fait actuel.
L'intervalle des dix-neuf siècles est anéanti d'un seul
coup, le passé est transféré dans
l'immédiat. Ce que nos yeux ont vu, dit saint Jean, ce que nous
avons à loisir considéré, ce que nos mains ont
manié du Verbe de vie.
Ce n'est pas simplement une pièce officielle, comme serait
par exemple un procès-verbal, une grosse de jugement
dûment signée et paraphée : c'est un
décalque, c'est une image portant avec elle sa propre
caution. Plus qu'une image, c'est une présence! Plus qu'une
présence, c'est une photographie, quelque chose
d'imprimé et d'inaltérable. Et plus qu'une photographie,
c'est un négatif, c'est-à-dire une activité
cachée (un peu comme la Sainte Écriture elle-même,
prendrai-je la liberté de suggérer) et capable sous
l'objectif de réaliser en positif une évidence! Tout
à coup, en 1898, après Strauss, après Renan, au
temps même de Loisy, et comme un couronnement de ce travail
prodigieux de fouille et d'exégèse réalisé
par le siècle qui va finir, nous sommes en possession de la
photographie du Christ! Comme cela!
C'est Lui! C'est Son visage! Ce visage que tant de saints et de
prophètes ont été consumés du désir
de contempler, suivant cette parole du psaume: Ma face t'a
recherché : Seigneur, je rechercherai Ta face. Il est
à nous! Dès cette vie, il nous est permis tant que nous
voulons de considérer le Fils de Dieu face à face! Car
une photographie, ce n'est pas un portrait fait de main d'homme.
Entre ce visage et nous il n'y a pas eu d'intermédiaire humain.
C'est lui matériellement qui a imprégné cette
plaque, et c'est cette plaque à son tour qui vient prendre
possession de notre esprit.
Quel visage ! On comprend ces bourreaux qui ne pouvaient le
supporter et qui, pour en venir à bout, essayent encore
aujourd'hui, comme ils peuvent, de le cacher. J'exprimerai ma
pensée en disant que ce que nous apporte cette apparition
formidable, c'est encore moins une vision de majesté
écrasante que le sentiment en nous, par-dessous le
péché, de notre indignité complète et
radicale, la conscience exterminatrice de notre néant. Il y a
dans ces yeux fermés, dans cette figure définitive et
comme empreinte d'éternité, quelque chose de
destructeur. Comme un coup d'épée en plein coeur qui
apporte la mort, elle apporte la conscience. Quelque chose de si horrible et de si beau qu'il
n'y a moyen de lui échapper que par l'adoration. C'est le
moment de se souvenir du magnifique verset d'Isaïe (VI, 10):
Ingredere in petram, et abscondere in fossa humo a facie timoris
Domini a gloria Majestatis Ejus.
Mais les présentes lignes ne sont pas écrites pour enregistrer
une impression personnelle. L'inquisiteur le plus froid ne saurait contester
que la personnalité dont l'image a été si étrangement
conservée sur le suaire de Turin avait dans son aspect quelque chose
d'extraordinaire et de saisissant. Nous trouvons d'emblée une convenance
entre les visages de Baudelaire et de Beethoven et l'impression que nous
procure l'oeuvre de ces artistes. Qui nierait qu'entre le ressuscité
(2) de 1898 et le personnage dont les quatre évangiles relatent
les faits, gestes et discours, il y a la même convenance incontestable
? Cet aveu va bien loin. Le document écrit et le document graphique
s'adaptent, ils collent parfaitement ensemble. Nous sentons que nous avons
devant nous un original dont toutes les interprétations par le fait
de l'art n'ont que la valeur sincère sans doute, mais combien partiale
et maladroite, des travaux de seconde main. Le Christ de Vinci, celui de
Dürer et de Rembrandt va avec certaines parties de l'Evangile, mais
celui-ci va avec toutes. Bien plus, il les domine.
Voilà pour la convenance subjective. Mais que dire de la
coïncidence matérielle et de la superposition minutieuse
et détaillée du document ainsi placé entre nos
mains et du quadruple récit de la Passion ? Tous les traits en
sont là inscrits, ineffaçables : les plaies des mains,
celles des pieds, celle du côté jusqu'au coeur, celle de
l'épaule ; la couronne d'épines, qui nous rappelle
l'interrogation de Pilate : Ergo tu Rex es ? et ces traces de
la flagellation, si réelles que la vue encore aujourd'hui nous
en fait frémir. La photographie nous a rendu ce corps que les
plus grands mystiques ont à peine osé envisager,
martyrisé littéralement depuis la plante des pieds
jusqu'à la cime, tout enveloppe de coups de fouet, tout
habillé de blessures, en sorte que pas un pouce de cette chair
sacrée n'a échappé à l'atroce inquisition
de la Justice, ces lanières armés de plombs et de
crochets sur elle déchaînées !... Ce ne sont point
des phrases que nous déchiffrons ligne à ligne : c'est
toute la Passion d'un seul coup qu'on nous livre en pleine figure.
L'heure même est écrite : c'est le soir, il fallait se
presser ; la hâte avec laquelle on a roulé ce corps
souillé dans un linge, sans prendre le temps de le nettoyer,
pour obéir aux prescriptions du Sabbat immédiat. Le
temps pendant lequel cet enveloppement a duré et qui est
indiqué par l'avancement du travail destructeur sur le
cadavre. L'obligation clairement imposée aux amis du Christ de
procéder à ce supplément de toilette
funèbre que l'intervention du Sabbat les avait obligés
d'ajourner. La disponibilité elle-même de cette carapace
rejetée ainsi qu'une dépouille d'insecte après la
mue ; enfin, malgré les explications ingénieuses des
savants qui se sont occupés du St-Suaire, il est bien difficile
de voir dans cette impression détaillée du corps du
Christ en négatif sur une toile non préparée et
grâce uniquement à quelques aromates disposés
au hasard, un phénomène purement naturel. Il n'a, dans
la vaste expérience que nous possédons des
ensevelissement antiques, aucun analogue. Une vertu est sortie de Lui
et a laissé cette trace prodigieuse. Il n'est
pas moins remarquable que pendant toute cette suite de siècles et
d'événements, les différents incendies qui ont
attaqué le Suaire aient respecté l'image sacrée
et que leurs vestiges ne constituent autour d'elle qu'une
espèce d'encadrement !
Aussi quelle reconnaissance devons-nous aux autorités
civiles et religieuses qui ont enfin permis l'examen minutieux de
l'insigne relique et aux hommes de science qui l'ont
étudiée avec tant d'ingéniosité et de
bonne foi, tels que M. Paul Vignon ? Le moment est venu des
vulgarisations, et c'est à ce titre que je salue avec joie le
travail si remarquable que vous m'avez envoyé et auquel je
souhaite la plus large diffusion.
(1) En dépôt à la Permanence du saint Suaire Tertiaire
Carmélites de l'action de Grâces, 117, rue Notre-Dame-des-Champs,
Paris.
(2) « Apparu » depuis à un grand nombre en 1931, puis
en 1933. - C.G.
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